Pas
de zéro de conduite
pour les enfants de trois ans [1]
Le gouvernement prépare actuellement un plan de prévention
de la délinquance qui prône notamment une détection
très précoce des « troubles comportementaux » chez
l’enfant, censés annoncer un parcours vers la délinquance.
Dans ce contexte la récente expertise de l’INSERM,
qui préconise le dépistage du « trouble des
conduites » chez l’enfant dès le plus jeune âge,
prend un relief tout particulier.
Les professionnels sont invités à repérer
des facteurs de risque prénataux et périnataux, génétiques,
environnementaux et liés au tempérament et à la
personnalité. Pour exemple sont évoqués à propos
de jeunes enfants « des traits de caractère tels que
la froideur affective, la tendance à la manipulation, le
cynisme » et la notion « d’héritabilité [génétique]
du trouble des conduites ». Le rapport insiste sur le dépistage à 36
mois des signes suivants : «indocilité, hétéroagressivité,
faible contrôle émotionnel, impulsivité, indice
de moralité bas», etc. Faudra-t-il aller dénicher à la
crèche les voleurs de cubes ou les babilleurs mythomanes
?
Devant ces symptômes, les enfants dépistés
seraient soumis à une batterie de tests élaborés
sur la base des théories de neuropsychologie comportementaliste
qui permettent de repérer toute déviance à une
norme établie selon les critères de la littérature
scientifique anglo-saxonne. Avec une telle approche déterministe
et suivant un implacable principe de linéarité, le
moindre geste, les premières bêtises d’enfant
risquent d’être interprétés comme l’expression
d’une personnalité pathologique qu’il conviendrait
de neutraliser au plus vite par une série de mesures associant
rééducation et psychothérapie. A partir de
six ans, l’administration de médicaments, psychostimulants
et thymorégulateurs devrait permettre de venir à bout
des plus récalcitrants. L’application de ces recommandations
n’engendrera-t-elle pas un formatage des comportements des
enfants, n’induira-t-elle pas une forme de toxicomanie infantile,
sans parler de l’encombrement des structures de soin chargées
de traiter toutes les sociopathies ?
L’expertise de l’INSERM,
en médicalisant à l’extrême des phénomènes
d’ordre éducatif, psychologique et social, entretient
la confusion entre malaise social et souffrance psychique, voire
maladie héréditaire.
En stigmatisant comme pathologique toute manifestation vive d’opposition
inhérente au développement psychique de l’enfant,
en isolant les symptômes de leur signification dans le parcours
de chacun, en les considérant comme facteurs prédictifs
de délinquance, l’abord du développement singulier
de l’être humain est nié et la pensée
soignante robotisée.
Au contraire, plutôt que de tenter le dressage ou le rabotage
des comportements, il convient de reconnaître la souffrance
psychique de certains enfants à travers leur subjectivité naissante
et de leur permettre de bénéficier d’une palette
thérapeutique la plus variée.
Pour autant, tous les enfants n’en relèvent pas et
les réponses aux problèmes de comportement se situent
bien souvent dans le domaine éducatif, pédagogique
ou social.
Cette expertise INSERM intervient précisément au
moment où plusieurs rapports sont rendus publics au sujet
de la prévention de la délinquance. On y lit notamment
des propositions visant à dépister dès les
trois premières années de leur vie les enfants dont
l’« instabilité émotionnelle (impulsivité,
intolérance aux frustrations, non maîtrise de notre
langue) [va] engendrer cette violence et venir alimenter les faits
de délinquance ». On assiste dès lors, sous
couvert de « caution scientifique », à la tentative
d’instrumentalisation des pratiques de soins dans le champ
pédopsychiatrique à des fins de sécurité et
d’ordre public. Le risque de dérive est patent : la
détection systématique d’enfants « agités » dans
les crèches, les écoles maternelles, au prétexte
d’endiguer leur délinquance future, pourrait transformer
ces établissements de lieux d’accueil ou d’éducation
en lieux de traque aux yeux des parents, mettant en péril
leur vocation sociale et le concept-même de prévention.
Professionnels, parents, citoyens, dans le champ de la santé,
de l’enfance, de l’éducation, etc. :
-
Nous nous élevons contre les risques de dérives
des pratiques de soins, notamment psychiques, vers des fins normatives
et de contrôle social.
-
Nous refusons la médicalisation ou la psychiatrisation
de toute manifestation de mal-être social.
-
Nous nous engageons à préserver dans nos pratiques
professionnelles et sociales la pluralité des approches
dans les domaines médical, psychologique, social, éducatif...
vis-à-vis des difficultés des enfants en prenant
en compte la singularité de chacun au sein de son environnement.
-
Nous en appelons à un débat démocratique
sur la prévention, la protection et les soins prodigués
aux enfants, dans un esprit de clarté quant aux fonctions
des divers acteurs du champ social (santé, éducation,
justice...) et quant aux interrelations entre ces acteurs.
Contact : contact@pasde0deconduite.ras.eu.org
Signer
la pétition
[1] Appel à l’initiative des premiers signataires
suivants : Dr Christine Bellas-Cabane (pédiatre, présidente
du syndicat national des médecins de PMI), Dr François
Bourdillon (président de la société française
de santé publique), Dr Marie-Laure Cadart (médecin,
anthropologue, syndicat national des médecins de PMI), Michèle
Clément (secrétaire générale du syndicat
national des psychologues), Dr Yvonne Coinçon (pédopsychiatre,
association des psychiatres de secteur infanto-juvénile),
Jean-François Cottes (psychologue clinicien, psychanalyste,
InterCoPsychos, Institut de Jeunes Sourds de Clermont-Ferrand),
Pr Boris Cyrulnik (neuropsychiatre et éthologue), Pr Pierre
Delion (chef de service de pédopsychiatrie au CHU de Lille),
Danièle Delouvin (psychologue, présidente d’A.NA.PSY.p.e.
- association nationale des psychologues pour la petite enfance),
Dr Michel Dugnat (pédopsychiatre, unité parents-bébés
hôpital de Montfavet), Dr Marie-Thérèse Fritz
(pédiatre, syndicat national des médecins de PMI),
Sylviane Giampino (psychanalyste, psychologue petite enfance, fondatrice
d’A.NA.PSY.p.e.), Pr Bernard Golse (chef de service de pédopsychiatrie
CHU Necker-enfants malades, professeur Université Paris
V), Pr Roland Gori (psychanalyste, professeur d’université),
Pr Catherine Graindorge (chef de service de pédopsychiatrie
Fondation Vallée, professeur Université Paris XI),
Pr Philippe Gutton (pédopsychiatre, professeur des universités),
Alberto Konicheckis (maître de conférences en psychologie
clinique, Université de Provence), Dr Evelyne Lenoble (pédopsychiatre,
hôpital Sainte-Anne), Pr Roger Misès (professeur émérite
de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, Université Paris
XI), Pr Martine Myquel (présidente de la société française
de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent et des
disciplines associées), Gérard Neyrand (professeur
de sociologie Université Toulouse III), Dr Pierre Paresys
(Union syndicale de la psychiatrie), Danielle Rapoport (psychologue
clinicienne, association Bien-traitance formation), Dr Pierre Staël
(président du syndicat des psychiatres français),
Dr Pierre Suesser (pédiatre, syndicat national des médecins
de PMI).
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